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Le Soudan et l'Oncle Sam

S'il fallait résumer la relation américano-soudanaise en un mot, ce mot serait «pétrole». Dès 1955, un an avant l’indépendance du Soudan, le groupe américain pétrolier Chevron débutait une campagne sismique au Sud Soudan. Elle sera couronnée de succès 25 ans plus tard, en 1980, avec la découverte de gisements très importants du côté de Bentiu et surtout Higlig, non loin de l’actuelle région pétrolifère d’Abyei au cœur du pays, dont les puits déjà exploités passeront au Nord après l’indépendance mais dont les réserves immenses non exploitées appartiendront au Sud. Pour rappel, le Soudan, troisième producteur subsaharien, doté de réserves dépassant six milliards de barils, pompe actuellement 510 000 barils/jour, principalement au Sud-Soudan.

La guerre Nord-Sud qui commence en 1983 empêchera Chevron d'exploiter ce pétrole découvert 3 ans plus tôt, et ce pour deux raisons : Khartoum, désormais aux mains des islamistes, n’a guère envie de négocier avec les États-Unis ; et la rébellion sudiste du leader John Garang, aux idéaux marxistes-léninistes, n’est pas non plus un bon interlocuteur pour Washington… En 1984, trois cadres expatriés de Chevron sont enlevés et exécutés par la SPLA (bras armé des rebelles sudistes) : la société américaine suspend ses activités. Il faudra donc attendre un peu pour reprendre pied sur cette terre promise.

Des relations tendues pour commencer : menaces, actions, sanctions

L’effondrement du bloc soviétique, conjugué à la montée d’un terrorisme international considéré comme islamiste, va permettre à Washington de reprendre ses activités au Soudan. Dès 1991, les États-Unis entrent en contact avec les rebelles du Sud, qui ne peuvent plus s’appuyer sur des aides venues de l’Est et de ses satellites. C’est aussi à cette époque que les premières églises évangélistes arrivent au Sud pour faire front dans le domaine religieux. Car entre-temps, l’islamisme de type terroriste fait son apparition et le Soudan est immédiatement visé. En 1993, Bill Clinton, fraîchement élu, place le Soudan sur la liste des pays soutenant le terrorisme international. L’une des raisons invoquées par un rapport du département d’État américain est alors l’appui du Soudan au Hamas.

Devant la pression exercée, le Soudan tente de faire bonne figure et donne aux pays occidentaux le terroriste Carlos, remis au contre-espionnage français à Khartoum même. Le Soudan pensait que son image changerait ; mais ce ne fut pas le cas. En 1996, Khartoum propose même aux Américains d’arrêter Oussama Ben Laden, qui se trouve dans la capitale soudanaise pour affaires. Les Américains refusent de l’arrêter, prétextant qu’il n’y a aucune charge retenue contre lui.

Toute cette pression a pour but d’affaiblir Khartoum et son gouvernement militaro-islamiste et de faire que le conflit Nord-Sud s’arrête au plus vite. Mais rien n’y fait. Khartoum ne cède pas de terrain au Sud et s’apprête même à envoyer un camouflet terrible aux États-Unis sur le terrain du pétrole : les liens sino-soudanais se resserrent et l’on parle de plus en plus d’exploitation du sous-sol soudanais par des entreprises chinoises.

Les États-Unis passent alors à la vitesse supérieure et l'administration Clinton impose un embargo économique au Soudan en 1997. Un an plus tard, des avions américains bombardent une usine pharmaceutique à Khartoum, accusant officiellement le régime de fabriquer des armes chimiques, et de collaborer avec les Irakiens. Plus officieusement, Washington soupçonne le gouvernement d'Omar el Béchir d’avoir aidé O. Ben Laden à perpétrer les attentats contre l’ambassade américaine de Nairobi le 7 août de la même année.

Mais cette politique de la peur n’aboutira à rien. L’année suivante, en 1999, avec l’aide du géant Chinois Greater Nile Petroleum Operating Company qui est aux manœuvres d’extraction, le Soudan devient membre à part entière des pays africains producteurs de pétrole, tout en redoublant l’effort de guerre contre le Sud où le pétrole est justement produit.

Nouvelle approche diplomatique, médiatique et humanitaire

Devant l’échec des pressions financières et militaires, les États-Unis changent de tactique. Une formidable machine médiatico-humanitaire mêlée de diplomatie se met alors en marche avec l’administration Bush, qui va profiter de la crise du Darfour dès 2002 pour faire évoluer la situation au Sud. « Les lobbies chrétiens et afro-américains, qui soutenaient les chrétiens et les animistes du Sud Soudan pour contrer la politique islamiste du Nord, ont tenté d’influencer le gouvernement américain avec une stratégie médiatique très élaborée, explique en janvier dans La Croix William-Pierre Bouziges, de l’Institut de recherche international et stratégique (Iris). Ils étaient très liés aux néoconservateurs américains qui avaient une très forte influence sur le président Bush. »

Dès 2005, les États-Unis travaillent au Conseil de sécurité de l’Onu pour élaborer des résolutions condamnant Khartoum. Et bientôt, la résolution 1564, qui appelle à la fin de la crise au Darfour, débouche sur la création d’une commission chargée d’établir l’existence d’actes de génocide. « Tous ces groupes de pression américains qui voulaient attirer l’attention sur le sort des chrétiens au Sud Soudan ont caricaturé le conflit en un génocide du pouvoir arabe sur les ethnies noires du Darfour », souligne William-Pierre Bouziges. Georges Bush sera le premier à affirmer publiquement l'existence d'un génocide dans le but de toucher l’opinion publique américaine et de trouver des fonds. Au même moment, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Luis Moreno Ocampo, commence des enquêtes sous le même chef d’accusation de génocide.

Bientôt, Hollywood entre dans la danse par le truchement d’associations comme Save Darfur dans laquelle on retrouve l’acteur George Clooney. En 2006, « Du sables et des larmes », un film produit par la star américaine, distribué dans le monde entier, en salle puis en DVD, devient l’arme principale de propagande de la thèse du génocide au Darfour et contribuera à affaiblir le régime de Khartoum engagé depuis un an dans un processus de paix avec le Sud. Car le 9 janvier 2005, toujours sous l’égide des États-Unis et de l’ONU, le leader sudiste John Garang et le vice-président soudanais Mohammed Taha signent un accord de paix global (Comprehensive peace agreement, CPA) dont la feuille de route devait aboutir à des élections générales en avril 2010 et à un référendum d’autodétermination le 9 janvier 2011.

Très récemment, l'œil de Georges Clooney a encore pris de la hauteur avec le lancement du "Satellite Sentinel Project" servant officiellement "à protéger les populations soudanaises d'un nouveau génocide". Le satellite en question s'intéressant particulièrement à la zone pétrolifère d'Abyei et non plus au Darfour.

Investissement financier au Sud, maintien de la pression au Nord

L’accélération de l’histoire a pour cause une fois encore le pétrole. Le 23 décembre 2004, le Washington Post explique que « Les liens de la Chine avec le Soudan sont devenus particulièrement étroits, ce qui prouve que les liens économiques que tisse la Chine au Soudan éveillent des soucis quant aux droits de l’Homme en dehors de ses frontières, ce qui entraîne une collision avec la politique suivie par les États-Unis et avec les intérêts économiques américains ».

Il est vrai que les Chinois n’ont pas perdu leur temps. Par exemple, le site d’Higlig non loin d’Abyei, exploité par la Greater Nile Petroleum Operating Company qui exploite 40 % du pétrole soudanais, a rapporté depuis sa mise en exploitation $ 1,8 milliard entièrement versés au gouvernement de Khartoum.

Les intérêts économiques américains sont donc en danger. Et pour les protéger, Washington n’hésite pas à investir. Dans un rapport stratégique rédigé par l’instance d’aide au développement étasunien, l’USAid, les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2009, l’USAid a dépensé au total $ 420 millions « pour de l’aide humanitaire » au Soudan, en majorité dédiée au Sud. Le même budget devait être alloué en 2010 et 2011. Il s’agit certes de distribuer des vivres ou d’aider à la construction ou la restauration d’infrastructures mais il s’agit aussi d’aider à mettre sur pied des structures politiques dignes d’un État. USAid ne s’en cache pas et estime qu’il y au Sud « une possibilité inhabituelle de travailler avec de nouvelles entités gouvernementales, afin de soutenir un plan de réformes qui, s’il réussit, ira dans le sens des intérêts de la politique extérieure américaine dans la région, non seulement face à l’Iran, mais dans toute la Corne de l’Afrique ».

Vers une normalisation des relations Khartoum-Washington ?

Pendant ce temps, les relations avec Khartoum se normalisent peu à peu. Le régime s’est considérablement affaibli dans les cinq dernières années et les accusations de génocide qui plombaient déjà l’ambiance se sont finalement matérialisées sur le terrain de la justice internationale. Le 4 mars 2009, la CPI lançait un mandat d’arrêt international contre le président Omar el Béchir pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis au Darfour. Quelques mois plus tard, le crime de génocide était ajouté dans l’acte d’accusation.

Paradoxalement ou peut-être cyniquement, depuis deux ans les États-Unis et le régime de Khartoum semblent trouver un terrain d’entente plus large. La plus grande ambassade américaine jamais construite en Afrique a été inaugurée en 2010 à Khartoum. En mars de la même année, les États-Unis ont allégé leur embargo, autorisant l’exportation de services internet. Dans la foulée Jimmy Carter en personne, observateur officiel du scrutin général d'avril 2010 via sa fondation, validera le résultat d'élections très controversées qui ont vu le président Béchir reconduit à la tête de l'État soudanais avec 67 % des voix. Depuis quelques mois enfin, le département d’État américain promet régulièrement de se faire l’avocat du Soudan pour tenter de faire lever les accusations de la CPI à l’encontre du président Béchir. Mais jusqu’à présent rien n’a été fait. En face, le président Béchir qui avait promis de laisser revenir un ambassadeur américain au Soudan après le référendum d’autodétermination du Sud ne semble pas pressé de le faire.

Les États-Unis en première ligne pour conseiller le Sud après l’indépendance

En attendant de normaliser totalement leurs relations avec le Nord, les États-Unis concentrent l’essentiel de leur force à Juba. En vue de l’officialisation de l’indépendance du Sud, on s’active déjà sur les moyens à donner aux futurs gouvernants sudistes. Des fondations de partis américains comme l’« International Republican Institute » (IRI) ont déjà pris les devants et n’hésitaient pas à déclarer dès 2010 « vouloir travailler avec le gouvernement sud-soudanais afin d’augmenter sa capacité à gouverner et de promouvoir les avantages de la démocratie libérale de modèle américain ».

Comme l’ensemble de la communauté internationale, les États-Unis sont conscients du manque d’expérience et de fiabilité des futurs dirigeants Sud-Soudanais avec notamment une forte propension à la corruption. Mais là encore, tout semble avoir été bien pensé. USAid a d’ores et déjà proposé aux leaders sudistes la création de sept ministères-clés supervisés par les Américains, qui formeraient aussi les futurs fonctionnaires de ce nouvel État dans le but d'établir « un gouvernement honnête et transparent » à Juba.

Cinquante six ans après les premiers pas de Chevron au Sud Soudan, les Américains devraient finalement bientôt profiter des immenses richesses potentielles du sous sol sud-soudanais.

Stéphane Aubouard, collaborateur Afrique